Le Commun de nos communs

Ce texte est préparatoire à la rencontre du 17 octobre à la Quincaillerie, à Bruxelles

Par Dominique Nalpas

Ce petit périple dans le Temps des communs nous a fait rencontrer de multiples situations où, parfois, ce sont des ressources – territoriales, matérielles ou non, virtuelles – qui sont à la base de ce qui est commun, parfois c’est la production – matérielle ou non – qui en fait l’objet. A chaque fois, c’est le principe du commun qui est en jeu, dans la recherche d’unités (et pas d’Unité) et contre l’appropriation par une petite oligarchie des ressources naturelles, des espaces et des services publics, des connaissances et des réseaux de communication. Pris de cette manière, le principe du commun est un principe politique. Peut-être même, le commun est-il le principe du politique : sans principe du commun, point de politique, points de collectifs (petits ou grands).

Le commun suppose de renforcer partout les coopérations en opposition à la compétiton à outrance que le monde globalisé nous impose en toute chose et en tout lieu avec son lot d’exclusions et de dépossessions, en opposition également aux formes multiples de l’exploitation des humains ou de la nature par des humains. Avec le principe du commun, c’est aussi un droit d’usage qui se confronte à la place gigantesque qu’a pris le droit de propriété inscrit au coeur du dit droit naturel, les droits de l’homme. Le commun questionne le rapport privé-public et leur forte segmentation dans un monde pourtant fait d’interdépendances.

Si les acteurs du commun reconnaissent ce qu’ils doivent aux acquis qui les ont précédé et qui les constituent (on ne s’est pas fait soi-même), l’exercice du commun questionne pourtant les techniques/technologies qui peuvent être si liées aux systèmes de dépossession (étatique ou financiers). Toutes les techniques ne sont pas bonnes au déploiement de la coopération entre les hommes et avec la nature, certaines renforçant les phénomènes centralisés, concentrant le pouvoir et dès lors étant non démocratiques. Le commun questionne notre rapport à la nature en s’opposant au dualisme société/nature qui nous fait accroire que nous sommes tant séparés de cette dernière en considérant plutôt les collectifs humains et non humains. En fait, le commun permet de relier de manière formidable l’ancienne question sociale et la plus récente question environnementale.

Seule une praxis, c’est-à-dire une pratique de ce qui est mis en commun peut véritablement décider de ce qui est « commun ». Le commun en ce sens ne se situe pas dans l’essence des choses et des biens ou dans le bien suprême de la Cité, pas plus que dans une fin poursuivie par une création divine. Disons que nous n’avons pas besoin de ces hypothèses-là. Le commun, ici, se fonde sur une philosophie pragmatique opposant une pratique instituante à la domination de l’institution où l’on nous demande d’être de bons citoyens dociles – institués -, certes affublés de droits et de devoirs, mais tellement silencieux et seuls. A moins que l’on accepte qu’être citoyen se fonde sur le droit de chacun à définir son environnement, et nous rajouterons, nécessairement dialogiquement et collectivement. Le citoyen n’est plus l’homme nu face à l’Etat, il est inséré dans les réseaux de communautés concrètes. Dans cette acception, l’Etat est le produit émergent d’assemblages multiples issus des interaction entre humains – en fait de nos engagements ou de nos démissions. En ce sens une vision du commun voit moins l’institution du commun comme une strucuture préétablie immuable… Quelle sera la forme de l’Etat du commun ? Personne ne peut le prédire, son émergence sera le fruit des pratiques plus qu’issus de formes idéologisées préétablies par quelques penseurs ou experts autoritaires.

Car, avec le commun, c’est un principe d’action et d’expérimentation qui se joue essentiellement, du jardin partagé à l’Open source, en passant par la gestion d’espaces publics, voire de la sécurité sociale, et tant d’autres choses qui se confrontent aux dépossessions de ce qui devrait rester « propriété » commune, que ce soit par le marché ou par l’Etat d’ailleurs. Des exemples toujours plus nombreux existent, issus de la tradition ou produits d’inventions contemporaines aux technologies avancées. Elinor Ostrom a pu montrer que des collectifs agissant dans le monde entier ont réussi à préserver des communs, mettant à mal une vision néolibérale exclusive. Cela lui a valu un prix Noble d’économie.

Il est vrai que la force de l’économie capitaliste se situe dans sa capacité pragmatique à organiser le/utiliser le/tirer profit du commun de la production ou des ressources et à s’adapter à la multiplicité des situations. Ce sont des millions de voitures, des millions barils d’essence, des milliers de jets, des milliards de kilomètres, des milliards de kilowatts qui sont produits et consommés dans le cadre de l’économie capitaliste. Ces réussites – on peut le regretter – sont indéniables, même si nous le voyons, elles ne sont pas durables. Il faut dès lors opposer/élaborer face à ce pragmatisme là un pragmatisme du commun où il s’agit pour les commoners de créer les formes collectives qui assurent ce principe du commun en « designant » (cet anglicisme est employé pour insister sur la dimension concrète qui est certes concept mais aussi dessin à dessein) concrètement les assemblages humains/non-humains/artifices qui empêcheront les formes actives de dépossession/exploitation tout en étant pragmatiquement suffisamment efficaces/efficients (pour quelles finalités). Il y a du travail !

Cela ne peut se faire que par l’exercice d’un art de faire attention. Il n’y a pas de finalité de forme, ni de contenus d’ailleurs, tout est toujours à inventer, imaginer et créer en fonction des multiples situations sur lesquelles nous décidons d’agir. De plus, comme le disent Dardot et Laval, il est aussi important de fédérer les communs. Des communs les plus locaux aux plus globalisés, des plus territorialisés à ceux qui sont déterritorialisés, de ceux qui se jouent dans le travail à ceux qui se jouent en dehors, dans l’urbain ou dans la démocratie sociale par exemple, il faut un commun aux communs, tout autant à inventer et dont les formes épouseront probablement plus celles des réseaux que celle des nations, quoi que ? De quoi serons-nous les nationaux dans le monde des communs ? Quoi qu’il en soit, avec le commun, il n’y aura pas de savoirs ou de structures de pouvoir placées en surplomb des acteurs qui définiront de manière autoritaire ce que les acteurs auront à faire, sans que les acteurs fédérés ne décident en commun de la forme de la fédération, sans que l’obéissance (voulue) ne soit associée à la représentation de la multiplicité.

Cette manière de voir les choses n’est pas sans poser de problèmes tellement nous en avons peu l’expérience intime et collective. Il s’agit de faire de ce principe une culture (par l’utilisation de multiples ressources issues de la diversité culturelle ou à co-créer) par la pratique volontaire, alors que tout nous pousse à une individualisation outrancière et peu consciente des enjeux collectifs. Nous allons être soumis à de fortes tensions, entre le temps de la production du commun, l’action collective et les nécessités de nos propres reproductions personnelles. Ce sens du collectif est à désirer et ne peut se construire qu’à partir de nos volontés propres pourtant.

Si un droit du commun est à faire exister, il faut aussi repenser le rapport aux temps (temps de travail/temps libre, temporalité locales/globales), reconsidérer les redistributions, le rapport entre le monétaire et le non monétaire, les rapports de production dans l’entreprise (coopérative et sociale ou non), le rapport à l’Etat, la place de l’art et l’éveil au sensible, de la création participative, comment toucher les savoirs populaires et la diversité culturelle (?), etc. Comment élaborer les résistances/résiliences au-dela des frontières ?

Tout doit être repris/repensé dans un principe sans doute plus de métarmophose que sur la base d’une Tabula rasa, reliant la lutte anti-capitaliste et l’écologie politique. Cela n’empêchera pas donc la conflictualité et un esprit de révolution (cycles) plus que de réformes. Il ne s’agit pas d’opposer une philosophie pragmatique à une philosophie critique, mais de trouver les moyens de leur complémentarité. La dualisation de la société nous renvoie à une sociologie des classes sociales, mais en même temps on ne peut nier que la construction passera pas la multitude/diversité des mondes vécus/modes d’existence mise en réseau/dialogue.

Les savoirs/pratiques à construire sont inombrables. Il est urgent de mettre en commun/confrontation les pensées/expériences. C’est pourquoi nous proposons qu’à l’issue de ce court Temps des communs commence le temps dédié aux communs à imaginer comme un procès d’éducation permanente de tous par tous, une suite itérative d’essais et d’erreurs.

Plusieurs initiatives ont pris place dans un tel esprit, comme le Festival des communs qui a « oeuvré » pendant un an environ avant de s’effacer – un temps seulement – au profit de Commons Josaphat qui en est fille, ou de Self City qui considère plutôt les communs urbains.

Aujourd’hui, il nous faut élaborer une véritable université des communs qui repense le concept même d’université. Lieu d’échanges des savoirs/pratiques et de rencontres, de renforcement et de soutien aux multiples expérimentations, lieu vivant de la production des savoirs experts/profanes, pratiques/académiques. Il s’agit d’un espace de débat et de discussion, mais aussi une plate-forme agitant l’espace public et le rendant vivant sur ces questions, voire permettant de faire pression sur les pouvoirs publics en tant que tels pour renforcer la production du commun/limiter les formes de dépossession. N’oublions pas que Bruxelles est capitale d’Europe, cette dernière ne devrait pas tant avoir peur du mot commun, à moins qu’elle ne l’associe que spécifiquement à la notion de marché.

Ce 17 octobre à 20 heures à la Quincaillerie (Ixelles), nous proposons de mettre en chantier une telle « plate-forme ». Est ce le terme adéquat, d’ailleurs ? Quelle forme prendrait-elle ? Quelle lien avec d’autres fédérations (Hart Boven Hart, Tout autre chose, Acteurs des temps présents, etc.) ? Quels moyens (collaboratifs, financiers ou non) lui, donner ? Et avec qui produire les communs (comment ne pas exclure les populations les plus exploitées/exclues/démunies ?) ? Quelles actions prend-elle en charge ? Etc.

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